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    Marylou Viennel

 

(je suis en tulle)

l'apocalypse du vide
poème-monde en prose (2001)

Je suis en tulle et vertébrale, incandescente, inimitable, je suis soluble dans l'eau, dans l'air, mais inhibée quand on m'inhale, paisible, unie, ondu­latoire, ensevelie, infatigable, je suis pressée, pressante, presque inhé­rente au temps, bancale, rétrospective sans me le dire, bien pire encore, imper­méable, je suis l'ingénue jalousée, et la rivière insondable, JE suis contiguë à ceux qui cassent, et contondante quoi qu'on fasse, encordée, je suis souvent sous-marine, souveraine, et cérébrale, je suis le galop infantile ou fatale je m'emballe, je suis la cloche qui grésille, qui d'un son grêle dit l'insolvable, je suis la torche qui hésite à éclairer, impraticable, en proie au doute, empoisonnée, inhabitée mais je m'installe, je suis l'épieu dans l'épiderme, je suis le modèle insidieux ou le reptile insaisissable, je suis la robe du grand couturier, c'est ça : l'univers empilé aux pliures pariétales, je suis organique, incarnée, je suis l'ortie ou sa consigne, quelquefois l'orme ornemental, je suis passible de peine de mort, la mienne ou la tienne, implacable, je suis pneumatique, mélomane, l'orteil que l'on cogne et qui fait mal, je porte souvent des bas résilles, mais on me dit aussi pluviale, je suis la rose que l'on pique dans ses cheveux, l'épine dorsale, j'ai fait manger ses deux enfants à mon frère Thyeste, ce chacal, et je vomis mes deux enfants, mon frère Atrée ce sale crotale.

Il y a peu, j’ai recousu la peluche effilochée au fil des âges, pris le tramway, tressailli au bruit de la lime aiguisée, de la râpe, j’ai crié à la vue de la cuisse sabrée d’une cicatrice latérale. J’ai rapidement fait crisser mes dents et rejoint des terres arides, sortes d’escales stratifiées ; là j’ai creusé des trous où cacher mes paupières criblées, dépareillées, mes cils vibratiles, mes lunettes rétractables. Je n’ai pas ménagé mes efforts et finalement tout recouvert d’un tissu large et vermeil en voile de percale.

Je suis le sel vivant, farouche, de la pièce démontée prénuptiale, je suis c'est sûr très attachée aux expédients, ces parenthèses d'un pur plongeon soudain plus brut, paralysant car plus brutal ; mon long visage bien qu'expressif est la version non extensible, est le versant non expurgé de mon corps extasié, saisi, palpable, et si je suis en organdi, c'est pour bien mieux les diriger ces face à face ligneux, limés, ces préambules, toutes ces palabres ; grâce à un traitement raffiné je peux sourire ou même pleurer, je peux réagir ou fabuler, je peux m'asseoir, je peux voler, je peux grandir ou grimacer, je peux faire tout cela dans le sable.

 

Mortifiée je brûle de plonger dans un bain salvateur, dans un bain de minuit et de m’en relever sans vertige, désinvolte même si pâle, captive de mes rêves chimériques et d’en bâiller car je bâille de plaisir. Alors oubliant les échecs, avide d’aventures, ornée de mon gri-gri grenat qui m’isole des créatures infernales toujours dans les parages, j’attends mon tour et c’est interminable mais c’est aussi sans gravité car je suis inflexible (c’est pourquoi je boitille).
Je sais que rien n’est immuable.

Je suis la plaie ouverte et tendre, je suis l'étendue matinale, le drap fripé sans qualité, la cellule morte en filigrane, sur du papier hachuré en long en large en diagonale, sur le gâteau entamé couvert de poudre de sucre glace où je m’étale, lingerie aux liserés plissés dans la loge de l’acteur local, je suis l’événement imprévu, le glissement, le jamais vu, la catastrophe décalquée, le pilori, la parallaxe ; tout en lapis-lazuli je m’éloigne de lui, d’eux, de leurs lazzis, lémure hantant leurs nuits, je peux très bien me refléter ou très bien pas dans votre glace.

Ce n’est pas si facile. Privée d’air, d’eau de source, d’un soutien collectif, seule au milieu d’un désert, qui a dit qu’on s’y fait ? je m’essouffle. La prunelle noircie, érigée contre trop d’images résiduelles, je ressemble – je m’y méprends – à ces reptiles languissants qui attendent, langue répliquante, de croiser comme par enchantement l’insecte substantiel. Sur ma presqu’île-molécule, je tire des plans sur la comète, de l’infinitésimal vers l’infini je fomente des passages mémorables où mon monde soudainement inverti tourne – bien qu’à l’envers – au magistral. Ma détresse informulée s’éloigne, à nouveau innervée je redeviens inflammable et c’est tant mieux car je m’ennuie moins – je me sens moins coupable.

Quelquefois labre de l’insecte poilu sur la corolle pentapétale, le pied-de-poule, la bille de clown, de l’œil de bœuf le vortex dans la chute lacrymale puis le pansement vulnéraire que l’on pose impromptu pour ne jamais plus avoir mal, quelquefois livre ouvert marginé dans ces pages où l’on parle des troubles qui tarabustent et qui taraudent à trop manger de marmelade - de tous ces troubles piaculaires que l’on s’inflige le cœur battant pour éponger fort sa conscience de ses remords, ses mauvais actes -, je dois souvent me faire légère, dans l’effluve le lemon-grass, en gros, en trop peut-être ou bien en vrac.

 

Et je mute, croquis mal dégrossi qui d’un coup prendrait forme. La rotule retournée, donnée en pâture à un pavage irrégulier, ma jambe crucifiée dit crûment tout ce qu’elle pense de son défaut congénital. Je la laisse dire, c’est un détail. D’ailleurs les hurlements-huées-hourvaris de mon ligament huméral me laissent également de glace car le désir est invasif, à présent intolérable. Je me rengorge, hume l’air ; fervente et obstinée je suis prête à battre l’hydre. Envolés mâchures, accrocs et ébréchures, je suis en ébonite ou cristal qui par concrétion deviendrait incassable. Même la rencontre macabre d’un corps macérant mâchoires ligaturées me laissera frémissante mais ne me sera pas fatale. C’est sûr, ralentir ne rendra pas mon avancée moins machinale.

Et je récite une LITANIE larvée, lovée au fond de moi, lion endormi qui soudain se réveille.

Je suis le site filonien d’or bientôt filtré, je suis la fièvre étourdissante que l’on ne peut pas maîtriser, jetable je suis pourtant poignante lorsque ma langue déliée, involontaire, démolit quelques murets, cloisons jointives QUI joignent quoi ? tout juste bons à se cogner. Je suis polycéphale mais morcelable à volonté, splendide de ce que l’on m’impute ou réduite à la mendicité, inamicale si l’on me juge contaminée, inaccomplie, toujours, ça me permet d’avancer. Les tenailles c’est pour extirper ma colère et pour pouvoir la sublimer. Je me disculpe comme au moment du naufrage quand rejaillissent des souvenirs que l’on croyait oubliés. Toute honte bue à force d’avoir été LUE dans ma ligne de vie, je me réinvente en suffoquant, j’apprends donc la ténacité.

Pouvais-je prévoir l’ingression de ma terre natale, l’épi grenu par la vague englouti, les constructions que je croyais infrangibles réduites à rien par les secousses, la vie non prorogée, l’avenir proscrit par une nature hilare, laissant un horizon désespérément linéal, grièvement lacunaire en hauteur ?
Ce jour-là, je me suis liquéfiée, rossolis de roses en bouteille et je suis en quelque sorte devenue cette onde submergeante.
De la chair humaine humectée.

 

Je suis bannie, boussole détraquée, supplantée, barque à la dérive, presque brisée, je suis pensive, bulle dilatée visible à l’œil nu, turquoise si l’on m’illustre, d’allure sombre en cas d’insomnies répétées. Je suis la réplique en fil de fer barbelé érigée face aux reproches trop vite formulés. Je suis similaire à un caméléon qui, intimidé, se travestirait car sinon je suis plus ronde et plus parfaite qu’un ballon de baudruche par le truchement de spot lights clignotants bigarré ; douce au toucher, tissu de maille, je suis le vestige de ce moment perdu ressurgi un jour d’impressions de déjà vu.
Je suis captive du temps, du vent, de tout recommencement éternel si l’on veut mais surtout de mon vivant.
Qui m’a dit que de l’illusion surgirait la vérité ?

Alors quoi ?
Ce n’est pas l’avenir qui me le DIRA.

J’ai faim. Je veux plus que cette raiponce qu'on dirait radioactive et que même un lombricoïde recracherait. En cet instant je comprends tous les stéatopyges furibonds s'infligeant ce magma punitif avec le fol espoir de pouvoir un jour passer par une rainure quasi radiée. Malheureusement mon sens olfactif ne me trompe pas : il n'y a rien d'autre à manger même pour quelqu'un qui se moque des palinodies de la mode et de la réversibilité de ses canons de beauté. J'ai pourtant fait le tour de cet environnement hostile avec la force rotatrice d'un rendement industriel ; mon regard panoramique a balayé tous les recoins jusqu'à cette vieille station service abandonnée jusqu'où j'ai pu aller malgré les palpitations de fatigue et la triste certitude d'être sous peu pulvérisée, LE présage d'être bientôt pur esprit si je n'arrive à ronger ne serait-ce qu'un petit bout de pain.

On m’a cousu la bouche mais je ne veux pas me taire. Je serai si je peux le non intempestif face à cette bête féroce qui gobe tout, totalisant le tout pour ne faire qu’un. Je refuse d’être une chose insipide, sans surface ni profondeur, uniforme, fabriquée et conforme, lisse et parfaite, sans entailles, plaisante bien sûr et qui s’autodétruit après avoir pollué. Je n’aiderai pas la bête à créer du creux où vomir son trop.
Car l’illusion du plein ne calme pas les manques.
Vulgaire trompe-l’œil.
Très grosse coquille vide. Je la regarde de trop près et le dégoût me guette.

 

Je suis soudain prise de secousses subintrantes mais je ne veux pas succomber devant le volcan strombolien crachant ses bombes. Combien de fois a-t-on obtenu mon consentement par manœuvres abusives ?
J’ai déjà végété dans l’amour oblatif du giron maternel, celui qui endort et ne prémunit pas contre les constrictions du cœur.
Je me suis déjà sentie capside VIDE après la succion langoureuse d’un baiser vampirique.
Je me suis plusieurs fois tapie dans le noir reléguant la flagrance de mes pleurs versés à plus tard et j’ai souvent glissé sur des terrains givrés qui m’ont laissée gisante.
Et pourtant Lazare une fois ressuscité ou Lancelot près du lac, j’ai grandi interlock qu’aucun ongle ne pourrait démailler, dépassant les prémisses pour un meilleur supposé. Je ne suis peut-être encore que la nielle de l’orfèvre mais plus rien ne peut me dissuader de résister. J’inventerai comment, j’ai assez patienté.

Tout à coup je le vois, lui, avec son huit-reflets flétri, je le vois, lui, le dropé dans les décombres alors que tous les autres ont disparu, évanouis, évaporés dans l’évasion du nombre unifié. Je le vois, il gravite, cet évadé des cadres intangibles, il ne ressemble à rien ou alors à une algue rubanée et changeante, une herbe rudérale douée pour la survie ; ce n’est pas un égaré ou un laissé pour compte, il a construit le monde dulcifié qui lui convient - rétif à l’enfouissement il y navigue à vue -, il est là juste à côté, je le vois, il me fait signe. Il est unique mais il n’est pas seul, il ne fait pas partie, il est partie, c’est là qu’il situe son indépendance et sa liberté : pas contre, juste à côté. Mais c’est un révolté au fond et il sait ce qui l’attend s’il se dresse, s’il s’y sent obligé, il sait ce qu’il sera : un héros fracassé, insoumis, indocile, dieu pour lui-même mais insecte vu d’en face, tellement facile à écraser genre Antigone qui d’un ton fier brave l’interdit royal et en meurt parce que.
Je le vois, je vais vers lui. Il partage avec moi quelques carrés de chocolat.
Il m’indique une nouvelle direction, un point à l’horizon entre la solitude érémétique et l’ergastule sociale, mon-daine ou sociétale.

 

Je sais l’implacable, l’INEVITABLE, le déterminé. Je sais ce qui m’a construite et ce qui me déconstruit.
Je peux si je veux accepter le rôle que l’on veut me faire jouer ou que je pense devoir jouer. Je peux en être dupe ou ne pas en être dupe.
Jouer un je.
Je peux… si je veux.
- Acceptez-vous ce moi jusqu’à ce que la mort vous sépare ?
- Oui, je le veux.
- Je vous déclare vous momifiée.
- C’est grave docteur ?
- Mais non. Levez la main droite et dites je le jure.
Je peux, si je veux, refuser d’être un cliché persistant et commode, facile à se rappeler, si peu volatile qu’il en devient pesant.
Je peux.
Si je veux.
Mais me faudra-t-il ruser ?
Jusqu’où mentir ?
En tout cas c’est moi qui déciderai.

« Peut-être qu’on ne m’aimera plus ? »
Eh oui, c’est La question, l’autre : celle que l’on ne doit pas se poser.

Je traverse un pont entre deux rives. Sous moi le grand malstrom où tout se perd. Des extraits de roche tombent des falaises alentour et l’aquilon froid et infatigable, fondant sur moi, tente d’obtenir que je recule. Un aigle - celui-là bien réel et carnassier – me survole et me voilà sous le joug d’une menace dévoratrice. Et pourtant c’est encore moi mon pire ennemi : la peur me paralyse par moment et me fait mettre le genou à terre. Tremblante et recroquevillée, je prends ça comme mon destin dévolu : mon cerveau neutralisé, rivée, ne plus bouger.
Juste avant une route déroulait devant moi un chemin rectiligne, j’aurais pu fermer les yeux et la suivre. J’ai préféré garder les yeux ouverts.

 

Je doute mais me relève car les appuis ne font pas défaut sur cette passerelle tortueuse. J’ai trébuché et trébucherai encore sur quelques planches vermoulues mais petit à petit je reconnais ces presque traîtresses cachées sous une mousse vert tendre. En outre je ne suis pas aussi seule que je le craignais : derrière moi des compagnons invisibles m’encouragent de leurs voix et me poussent à aller de l’avant. Chaque pas me fortifie, ils le savent et martèlent de leurs cris ma cadence.
Finalement mon courage brandi contre mes peurs, c’est avec un visage impavide que je pose le pied de l’autre côté de ce pont construit pour mon âme en transit.

Moi, non perpétuée dans le même, grandie grâce à quelques marches graduées.
Changeante et mouvante, trait pour trait je suis
le portrait que je crache.